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Sérotonine, le nouveau roman de Michel Houellebecq : critique

Michel Houellebecq est sans doute l’un des romanciers les plus intéressants de notre époque. Maitre de la provocation, écrivain visionnaire pour certains, provocateur invétéré et cynique pour d’autres, la parution d’un nouveau roman de l’auteur crée toujours des remous au sein de la sphère littéraire française. Sérotonine de Michel Houellebecq n’échappe pas à la règle.

Sérotonine, de Michel Houellebecq : un roman complexe et d’une actualité étonnante

 

Houellebecq et ses héros désespérés, blancs, d’âge moyen, sont souvent considérés comme des visionnaires, prenant le pouls de l’humeur nationale.

Soumission, son précédent roman, envisageait une France soumise à la charia après l’élection d’un président musulman en 2022. Il a été publié le 7 janvier 2015 et figurait sur la couverture du magazine satirique Charlie Hebdo juste avant l’attaque terroriste sur la rédaction, tuant 12 personnes. Plateforme, un précédent roman controversé sur le tourisme sexuel et le terrorisme, avait été publié un an avant les attentats à la bombe de Bali en 2002.

Aujourd’hui, le romancier français le plus provocateur frappe à nouveau. Sérotonine, publié en France en janvier 2019, fait l’objet de critiques élogieuses et s’est classé dès sa parution parmi les meilleures ventes.

Critique cinglante de l’Union européenne, imaginant des agriculteurs bloquant les routes et prenant les armes contre l’État, Michel Houellebecq semble une nouvelle fois être le pendant littéraire de l’actualité du pays.

Sérotonine tire son nom du produit chimique éponyme qui contribue à générer un sentiment de bien-être dans le corps humain. Dans le roman, Houellebecq établit un lien entre le corps humain et l’État, entre la santé déclinante du protagoniste et la santé de la société française. Les thèmes de l’œuvre, propres à Houellebecq, comprennent les effets des antidépresseurs sur la libido masculine, la difficulté d’entretenir des relations amoureuses et sexuelles satisfaisantes et l’impossibilité de trouver le bonheur. Est aussi évoquée une grande frustration spirituelle, au sein d’une société de consommation sans âme.

Le personnage principal, Florent-Claude, est un homme d’âge moyen, dépressif, fumeur et mélancolique. Anti-héros typiquement Houellebecquien, solitaire, insatisfait, il classe les talents sexuels et le corps des femmes avec lesquelles il a entretenu des relations. Après avoir décidé de quitter la femme avec laquelle il partage sa vie à Paris (à défaut de la défénestrer…), il retourne dans la campagne normande, se remémorant son amour perdu. Consultant en agriculture, ayant par le passé travaillé pour Monsanto, il retourne en Normandie dans le but de promouvoir le fromage de la région.

Il y rencontre des agriculteurs, dont les moyens de subsistance ont été bouleversés par le libre-échange et les quotas laitiers imposés par l’Union européenne, qui, selon Florent-Claude, ont suffoqué l’économie française et l’identité française.

Écrit avant que le mouvement des gilets jaunes ne commence à bloquer les ronds-points et les barrières de péage à travers la France, le roman met en avant des fermiers Normands qui organisent un blocus armé des routes. Dans l’une des scènes clefs, des agriculteurs désespérés, lourdement armés, bloquent une intersection de l’autoroute A13 entre Caen et Paris, incendiant des machines agricoles : onze personnes sont tuées lors un échange de tirs avec la police anti-émeute.

Une vision de monde cynique et réactionnaire

Dans un article paru récemment dans Harper’s magazine, Houellebecq a qualifié Trump de « meilleur président américain », et le félicite de sa politique protectionniste. Pour l’auteur, l’Europe est « une idée idiote devenue sombre, un mauvais rêve dont on doit se réveiller », et le Brexit est un acte politique courageux. À l’automne, Houellebecq a déclaré lors d’une cérémonie de remise de prix célébrant Oswald Spengler, l’auteur pessimiste de Decline of the West, que la France ne se suicidait pas autant qu’elle était assassinée par l’UE. Autant the thèmes qui sont évoqués dans ce roman.

Sérotonine de Michel Houellebecq est aussi un livre empreint d’une grande mélancolie. « Étais-je capable d’être heureux dans la solitude ? », s’interroge le narrateur. La réponse arrive, à la Houellebecq : « Plus personne ne sera heureux en Occident. »

 

Michel Houellebecq est connu partout dans le monde pour ses ouvrages délibérément nihilistes représentant des hommes emprisonnés dans des existences sans amour, admirant le sexe occasionnel. Ce septième roman, dans lequel un narrateur se penche sur le traitement de son pénis par ses diverses partenaires a amené même certains de ses plus grands admirateurs, comme la critique Nelly Kaprièlian du magazine Les Inrocks, qui concède : « Houellebecq a raté le mouvement Me Too – c’est évident. »

Elisabeth Philippe, critique littéraire pour Le Nouvel Obs, regrette la « vision du monde phallocentrée » portée dans Sérotonine et dans la majorité des romans de Houellebecq. Elle critique « toute cette esthétique du vieux mâle blanc », qu’elle estime « datée, périmée ».

Dans Sérotonine, Michel Houellebecq (par le biais de Florent-Claude) s’interroge : « A quoi bon essayer de sauver un vieux mâle vaincu ? ». Une bonne question.

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